"Comment je suis passée, à 37 ans, de consultante chez Ernst & Young, à magistrate aux affaires familiales, en regardant Eva Joly à la télé"

Bénédicte de Perthuis

Publié le 10/11/2020

Par Victoire Perrin

Pierre Denis : Bonjour, Il est 17h40 aujourd’hui, en face les arbres sont de plus en plus marrons, c’est l’automne et nous sommes face à la cheminée, en bordure de seine, toujours. Je m’appelle Pierre, et suis le fondateur de Tootak qui crée des podcasts dédiés à la formation et la communication par la voix et produit « Déclic : Ce moment où tout bascule ». 

Dans le fauteuil à côté de moi nous accueillons Bénédicte de Perthuis, « Bonjour Bénédicte ».

 

Bénédicte de Perthuis : Bonjour Pierre. 

 

P.D : Merci d’avoir accepté cette discussion. Tu as un parcours pas banal que je vais tenter de résumé mais très vite je vais te céder la parole pour parler de « Déclic ».

Alors je retiens que tu adores les études et de fait tu feras tour à tour Hypocagne, Science Po avec une spécialité en droit des affaires et puis tu t‘attaqueras à l’expertise comptable. 

Et tu aurais pu continuer ce parcours en entrant à la sortie de tes études dans une grande société de trading financier si je me souviens bien. Tu passes un entretien, la personne qui te reçoit te demande quand tu es libre, tu réponds maintenant et l’après-midi tu commençais ; Sauf que, quatre jours plus tard tu t’en vas, constatant que ce métier n’était pas fait pour toi…

Alors, les chiffres tu aimes cela aussi et donc vont suivre 10 années que tu qualifies de passionnantes chezErnst and Young ou tu vas travailler sur de multiples dossiers de PME, la première question que j’ai envie de te poser est qu’est ce qui te plaisait dans ce métier ?

 

B.d.P : Alors avant tout je crois que ce que j'ai aimé en choisissant de rentrer dans un cabinet anglo-saxon de conseil et d'audit, cela permettait de ne pas se spécialiser, cette expérience rapide dans une société de trader m'avait juste fait comprendre que quand on choisit un métier on risque de devenir vite très spécialisé et d'y passer toute sa vie. Et je crois que ce que j'ai choisi en rentrant dans un cabinet c'était surtout de ne pas se spécialiser, de s'enrichir au contact d'expériences multiples, d’entreprise, d'histoire, de création de projets, de rencontres humaines et ça permettait de passer d'un domaine à l’autre, le plus souvent possible. Et puis ça permettait aussi et ça je crois que c'est quelque chose qui m'a toujours attiré même si au départ ce n’était pas très conscient, ça permettait de comprendre et les chiffres c'est une voie d'accès finalement à une histoire, à un projet et c'est une voie d'entrée finalement pour comprendre l'histoire d'une société depuis sa création ses projets de développement son financement etc. Je crois que c'est ça en fait que j'ai aimé pendant ces 10 ans et je n’ai pas été déçu.

 

P.D : Et pour autant un jour est survenu un déclic et plutôt que d'essayer de le raconter je pense que ça serait mieux que tu nous expliques ce qui s'est passé.

 

B.d.P : Alors effectivement ça faisait 10 ans que j'étais dans ce cabinet j'y ai passé des années assez heureuse et épanouie mais il se trouve que plus on avance dans la hiérarchie dans ce type de métier comme dans beaucoup d'autres d'ailleurs je pense plus on s'écarte du métier de terrain qui était celui que j'aimais en fait aujourd'hui on était au contact des gens des hommes des projets etc pour entrer dans une phase à la fois commercial et puis de gestion de personnes et puis moi ce qui me plaisait c'était d'être sur le terrain et donc j'ai  compris au bout de 10 ans que je resterai pas toute ma vie dans ce cabinet

J’ai fait une belle carrière, j’ai eu 5 enfants, donc 5 congés maternités. Et c’était pour moi l’occasion de changer un peu de perspective. Je ne souhaitais pas être associé à ce cabinet, je me posais des questions. Je fais un bilan de compétences parce que je voulais réfléchir prendre le temps etc. J'ai tiré un trait sur cette vie en me disant je vais aller jusqu'au bout je vais même passer le diplôme d'expertise comptable qui est long je n’avais pas eu le temps de faire mon mémoire etc. 

Donc c'était une démarche voulue et raisonnée et raisonnable aussi sûrement parce que voilà et puis j’avais quelques idées en tête mais absolument pas la voie finalement qui est arrivé par un déclic assez banal finalement puisque qu’un jour en regardant la télé alors que ça ne m’arrive pas si souvent que ça avec mon mari et je vois une émission à l'époque c'était le c'était je crois le début des affaires financières il y avait l'affaire Elf* au il y avait ces dossiers-là dont on parlait un petit peu ça me passionné pas outre mesure mais je suis toujours là je tombe sur une émission et c'était Eva Joly qui racontait son métier de juge et elle parlait de son métier, de juges d’instructions etc. Et je découvrais quelque chose, je dois dire que j'avais dû manquer de curiosité parce que j'avais fait quand même des études de droit en même temps que sciences po mais jamais je n'avais imaginé être magistrat ni même avocat d'ailleurs. Et jamais je mettais poser la question de ce que faisait en réalité un juge d'instruction et quand elle a parlé de son métier ça me paraît ça apparu complètement passionnant et je me suis dit mais c'est idiot je n'ai jamais pensé être magistrat mais je pense que j'aurais adoré ce métier.

C’est ce que j'ai dit à mon mari mais pour moi ce n’était même pas la question ne se posait pas on ne devenait pas magistrat à 37 ans et puis il se trouve que quelques jours après, je crois vraiment que c'est le lendemain, mon mari revient de son bureau avec un journal.

Je me souviens c'est Le Parisien qui parlait d'une femme qui était médecin et qui avait passé l'année d'avant un concours exceptionnel pour devenir magistrat parce que la magistrature cherchait à s'ouvrir sur la société et recruter des gens.

Donc pour moi c'était évident, c'était un signe et on disait dans cet article d'ailleurs que ce concours exceptionnel avait été reconduit cette année et qu’il s'ouvrait dans quelques mois.

Donc c'était un signe, du jour au lendemain ça ne me paraît comme une évidence, j'ai arrêté tout ce que j'étais en train de faire et j'ai commencé à préparer ce concours passionnément pour devenir magistrat.

 

P.D : C'est quand même un changement radical et qu'est-ce que tu fais, tu en parles autour de toi, à qui tu en parles ?

 

B.d.P : Alors c'est vrai que ça commence à remonter maintenant parce que c’était y a plus de 20 ans cette histoire mais j'en parle d'abord à mon mari évidemment, qui est tout à fait d'accord. Maintenant que j'y réfléchis quand je suis partie de Ernst and Young, l’un de mes projets était de passer l’ENA* parce que je pensais aussi chercher du sens, un peu plus de sens au métier que j'exerçai et donc il y avait soit le domaine associatif soit l’ENA. 

 

 

 

*Longue affaire politico-financière qui a éclaté en 1994, sur des détournements totalisant 504 millions de dollars.

*ENA : École Nationale d’Administration

 

Donc je pense que finalement l’ENM* a croisé ce désir de trouver un nouveau sens et peut-être un sens au service d'un intérêt plus général que celui des chefs d'entreprise que je conseillais auparavant et donc j'en avais parlé à des gens qui avaient passé l’ENA, qui m'ont dit « oh là là tu vas être très déçu ».Et à l’ENM, je ne connaissais personne qui avait fait cette école en fait je ne connaissais pas de magistrats « l'École de la magistrature ».

 

P.D : Donc en fait tu passes un concours ?

 

B.d.P : En fait il faut passer un concours et puis je n'ai pas très bien compris parce que j'avais vu cette histoire de cette femme qui était médecin qui avait passé ce concours donc je me suis dit bon ça ne doit pas être trop compliqué moi j'ai fait un peu de droit je vais y arriver et puis après j'ai compris que cette femme en fait avait repris à 0 des études de droit pendant 4 ans avant de passer le concours.

 

P.D : Ce qui n’était pas tout à fait la même histoire ?

 

B.d.P : Après j'ai vu qu'il y avait 3500 personnes qui étaient inscrites au concours pour 100 postes donc je me suis dit c'est quelque chose d'un peu sérieux mais je me suis lancée là-dedans. Après j'ai des amis avocats qui m'ont dit « mais tu es idiote, tu aurais dû demander à être intégré sur dossier » etc. Mais je me suis dit ce n’est pas grave je passe le concours c'est amusant et en fait j'ai retrouvé beaucoup de plaisir et j’ai un peu découvert le droit à cette occasion là parce que malgré les 4 ans de droit que j'avais fait à la fac je crois que je n'avais pas perçu toute la subtilité du droit et puis je n’avais pas l'expérience pour apprécier. « Et pas le recul peut être » et pas le recul et donc d'abord j'ai adoré ces quelques mois, ce n’était pas du bachotage mais quand même un petit peu et je me suis lancée sans très bien savoir ce que je faisais en réalité c'était ça qui était aussi assez amusant.

 

P.D : Est-ce que ta vision du monde commence à bouger à partir du moment où tu décides de faire ça ? C'est-à-dire que tu vois tu es dans un métier, tu avances, est-ce que déjà ça bouge quelque chose ?

 

 B.d.P : Je n'ai pas ce souvenir-là, j'ai le souvenir que tout d'un coup tout a été tendue dans ce but là c'est-à-dire que tout était devenus essentiels que j'ai ce concours et que je devienne magistrat. Ce qui est complètement idiot, parce que j'avais une vie, très épanouie, j'avais 5 enfants tout petits voilà.

 

 P.D : Comment tu t'es organisée très épanouie enfin pragmatiquement passer un concours avec 5 enfants tout petits et un mari qui est occupé aussi ?

 

B.d.P : Ah bah tout repose sur le mari, la nounou et le mari. C'est vrai que j'ai un mari qui a été complètement partant dans l'histoire, qui je me souviens on devait partir faire du ski et puis je m'étais inscrite dans une prépa par correspondance pour préparer le concours et la prépa m’a écrit en disant que finalement devant la demande on va organiser 15 jours de préparations physiques à Paris et ça tombait pendant les vacances au ski.

 

 

*École Nationale de la magistrature

 Donc j'ai commencé par me dire « Je ne peux pas y aller » et puis mon mari m'a dit « mais évidemment si, tu y vas, je pars tout seul avec les enfants au ski et puis si tu n'y vas c'est un concours donc tu vas perdre tes chances, perdre ta place. Donc ça repose beaucoup sur le mari et puis l'organisation qu'on a pu mettre en place à ce moment-là. Et sur ma mère, mes beaux-parents enfin voilà toute la famille y a mis la pâte.

 

P.D : Est-ce que dans ta tête tu as eu un processus pour prendre ta décision, c'est-à-dire, est-ce que t'as pris un tableur Excel comme tu faisais beaucoup, tu as mis les plus et les moins ou c'est juste quelque chose qui a été instinctif ?

 

Ah oui, ça a été mais complètement instinctif il n'y a pas eu une once de réflexions, ça a été « - c'est évident j'ai vu Eva Joly, j'ai eu envie de faire ce qu'elle faisait, c'est possible de le faire, je saute sur l'occasion et j'y vais quoi ! ».

 

P.D : Et depuis tu as rencontré Eva Joly ?

 

B.d.P : Non, haha.

 

P.D : Elle ne sait pas qu’elle a changé ton destin.

 

B.d.P : En fait je l’ai croisé à plusieurs occasions mais ça n'a jamais été le moment de manifester à elle et de lui dire qu'elle avait changé mon destin. Et je suis un peu désespérée, un peu désolée parce que l'autre jour je crois que je l'ai croisé à une manifestation de magistrats et je n’ai pas réalisé tout de suite que c'était elle et je pense que voilà si je la voyais maintenant je lui dirais, mais à chaque fois que je l’ai vu, ce n’était pas le moment.

 

P.D : Et est-ce que tu revois encore la télé, ce qu'elle te dit, qu’est ce qui t'a séduit parce que quand même ça se passe en quelques minutes, tu te souviens ?

 

B.d.P : Alors je ne me souviens pas très bien mais d’ailleurs en pensant à cette audition aujourd’hui je me suis dit que j'aimerais bien regarder finalement et ça m'a jamais être pris depuis tant d'années,  revoir cette émission de télévision et j'essaie de le situer dans le temps et je crois que là situe à peu près mais je me souviens plus très bien du fond mais je me souviens qu'elle parlait de la façon dont elle travaillait et que c'était un espèce de chemin pour comprendre ce qui s'était passé pour dénouer les fils des fluxs financiers, des responsabilités des uns et des autres etc.

 

P.D : Ce qui te parlait quand même ?

 

B.d.P : Ce qui me parlait sur le fond, et j'aime bien la démarche de comprendre quel que soit le sujet dans lequel on est, c’est toujours intéressant d’essayer de dénouer, de comprendre exactement ce qui s'est passé avec une démarche assez analytique. Et puis j'ai aimé le personnage aussi c'est vrai que j'ai aimé ce qu'elle racontait, ce qu'elle était, de comment elle en était arrivée là et puis du contexte dans lequel ces affaires devenaient un peu plus sur le devant de la scène aussi il y avait quelque chose d'un peu dans l'air du temps en début d'année 2000 pour les affaires financières.

 

P.D : Alors tu réussis le concours ?

 

B.d.P : Alors après je dois dire c'est là où je m’aperçois que ma démarche n'était pas du tout réfléchie. Parce que moi je vivais à Paris, j'avais des enfants un mari qui était chef d'entreprise donc aucunes mobilités géographiques et j'avais juste oublié un détail c'est qu'on devenir magistrat on entre dans la fonction publique, alors il y a quelque chose qui n'est pas un détail, qui est que d'abord on mon salaire était divisé par trois. Il se trouvait que ça trouvé que ça je crois que je l'avais anticipé, on avait fait le choix que ce n’était pas ce n’était pas vraiment à un problème, on pouvait l'assumer. Mais surtout en fait ce que j'avais pas du tout envisagé c'est qu'on rentre dans la fonction publique et que ce n’est pas parce qu'on habite à Paris et qu'on est plutôt spécialisée en matière financière qu'on va tout de suite devenir juge à Paris au pôle financier.

 

P.D : Alors qu’est-ce que tu deviens ?

 

B.d.P : Alors je choisie un en fait sur une liste de postes en fonction de mon rang de sortie et il n'y avait pas un seul poste à Paris. Je voulais être juge du siège et pas au parquet donc je prends le premier poste que je peux prendre géographiquement c'est-à-dire un poste de juge aux affaires familiales au Havre. Tout à côté. Le Havre en plus c'est vraiment des trains qui ne vont pas très très vite je crois que c'est toujours le cas, ce n’est pas si loin que ça mais on met 2h en train pour y aller. Donc c'est une nouvelle vie qui commence puisque tous les matins vers, je crois que c'est à 6h à 6h15, je prends mon train pour aller au Havre et tous les soirs je reprends mon tain, si je peux pour rentrer du Havre. Parce que quelquefois je ne peux pas parce que j'ai une audience correctionnelle qui se termine un peu trop tard donc je ne peux pas trop prévoir, parfois je dois dormir à l'hôtel au Havre au dernier moment mais assez rarement parce que je n'avais pas du tout envie d'avoir un 2e lieu de vie hors de ma famille. Donc voilà je travaille dans le train et je découvre, moi qui ai toujours aimé la mer et bien je découvre aussi une autre vie en fait, c'est-à-dire que tous les jours je vais travailler au bord de la mer.

 

P.D : Mais du coup on a sauté une étape quand même l’étape ou tu as été à l'école de la magistrature. « Oui ». Donc tu as repris des études ? « Oui ». Et tu te souviens du jour où tu rentres à l'école de magistrature ? On va revenir au Havre après mais je trouve que quand même tu te remets à faire des études après 10 ans, qu’est-ce qu’il se passe ?

 

B.d.P : Alors en fait je me souviens surtout quand j'ai préparé le concours parce que là je me suis inscrite à cette prépa là et d'abord on doit travailler, alors que dans la vie professionnelle j'ai travaillé que sur ordinateur comme tout le monde en fait et quand on rentre à l'école et à la prépa on doit apprendre à rédiger à des nouveaux des dissertations avec un stylo, non plus jeter ses idées et ensuite trier mais composer à l'avance un plan etc. 

Et là je me souviens de mes premières notes que j'ai eu en prépa qui sont à 3 sur 20 « pour une bonne élève ce n’était pas bien ». Alors je n'ai pas forcément une excellente élève mais c'est vrai que ça vexe un petit peu, on se dit mais je ne sais plus rien faire et puis ça revient assez vite donc ça c'est assez rassurant on retrouve un peu ses réflexes. Du coup quand on va à l'école, ça c'est surtout pour le concours, et là c'est vrai que on est un peu perdu au début puis on retrouve ces réflexes et puis ses capacités de réflexion sur des sujets qui sont plus théorique que ce qu'on a l'habitude de traiter. Et quand on va à l'école alors là c'est très différent parce que la formation, alors ça je sais que c’est un peu un sujet d’actualité mais la formation à l'école nationale de la magistrature, je l'ai trouvé exceptionnel, c'est-à-dire d’une qualité pourtant voilà j'avais été à Sciences-Po dans une bonne fac de droit, jamais je n'ai vu un concentré d'intelligence et de pragmatisme pareil. C'est-à-dire que la formation est une formation de 6 mois pour les gens qui ont déjà un parcours professionnel et qui ont déjà des études de droit derrière eux bien sûr, c'était obligatoire pour passer le concours. Et sur ces 6 mois, il y a un mois à l'école, un mois de formation théorique et 5 mois de formation pratique sur le premier poste que l’on va occuper. Donc comme je savais à ce moment-là que j'allais être juge des affaires familiales au Havre par exemple. On sait déjà qu'on va être juge affaires familiales et qu'on va avoir 5 mois de stage avec des juges aux affaires familiales, un peu le reste mais pas beaucoup.

Et un mois à l'école c'est très bien fait parce que c'est un concentré dans chaque matière du professeur le plus, je trouve le plus spécialisé, le plus pédagogique voilà donc en faites on n'est pas tellement évalué, c'est plus du tout scolaire.

 

P.D : Et là, tu te dis que tu ne t’es pas trompée ?

 

B.d.P : Et là, je me dis que je ne me suis pas trompée. J'ai vu des gens, je me souviens très bien de la première intervention à l'école de la magistrature, Jean-Louis Nadal qui a ensuite été président de la haute autorité pour la transparence de la vie publique mais qui était à l'époque procureur général je crois près de la Cour de cassation qui est venu parler de la déontologie les magistrats. Ils ont trouvé que c'était la meilleure façon de nous aborder en rentrant dans ce métier je pense que ce n’était pas idiot et puis après ça a été beaucoup moins intéressant si quelqu'un venait nous parler de la procédure civile pour moi ça ne voulait rien dire du tout.

 

P.D : Ça a dû te frapper parce qu’avant d'accepter cette discussion t'as été plutôt réticente, je peux le dire, et tout simplement par déontologie, parce que tu ne voulais pas, par réserve. Et d'ailleurs par rapport à tous les gens que je reçois tu es la seule à qui j'ai dit que si je dois couper quelque chose et bien je le ferais.

 

B.d.P : C'est un de la réserve et puis c’est deux les fonctions que j'occupe aussi. Aujourd’hui c'est compliqué quand on est juge d'instruction, il y a le secret de l'instruction et puis le fait qu'on essaye d'être le plus en retrait possible enfin sauf si on a quelque chose à défendre comme le faisait sans doute Eva Joly à l'époque « mais je t'ai rassuré en te disant que ce n’était pas ça le sujet ». Voilà donc ce n'est pas le sujet il a aucune aucun problème pour parler de mon parcours.

 

P.D : Et donc on retourne au Havre, qu'est-ce que tu retiens, tu étais chez Ernst and Young, tu voyais des chefs d'entreprise et là tu es au Havre et tu vois des enfants, des histoires, qu'est-ce qui se passe dans ta tête et comment tu vies ce moment ?

 

B.d.P : Alors pour le coup c'est vraiment un saut, le pas complètement dans l'inconnu parce que d'abord il y a 5 mois de stage que j'ai fait à Paris donc dans la fonction ce n’'est pas complètement un saut dans l'inconnu, je crois qu’il y a vraiment beaucoup de doutes déjà. 

Le jour où on enfile sa robe pour la première fois et on se dit je suis juge, on se demande si on n'est pas un peu un imposteur, moi j'ai eu peur de ne pas être légitime à être juge des affaires familiales, en me disant que j'ai une formation très rapide, je ne suis pas vraiment un juge, ils vont le voir tout de suite c'est un peu ça. Et puis après très vite on est on est confronté.

En fait être juge des affaires familiales et être juge tout court, j'aime beaucoup cette phrase d'un haut magistratPierre Drai* je crois qu’il disait : Juger, c’est aimer écouter, essayer de comprendre et vouloir décider. 

Ce n’est pas plus compliqué que ça et surtout pour les affaires familiales, on rencontre des gens, on les écoute, on essaye de comprendre et puis dans l'intérêt de l'enfant en général, parce que c'est le fil conducteur, il est fixé par le code, le code civil. On prend une décision pour des gens qui ne sont pas en état de l'apprendre tout seul parce qu'il y a des gens qui les prennent tout seul.

 

P.D : Est-ce que c’est à ce moment-là que ta vision du monde commence à changer, qu'est-ce que ça t'apporte, qu'est-ce que tu qu'est-ce qui se transforme ?

 

B.d.P : Il y a beaucoup de choses qui se transforment, il y a quelque chose de tout bête mais à Paris quand on est juge d’affaires familiales à Paris comme j'avais pu l'être en stage il y a beaucoup de people, il y a beaucoup d'argent, il y a beaucoup de gens qui se disputent, qui s'arrachent, qui se détruisent pour des questions d'argent, on peut voir des choses horribles, qui sont prêts à manipuler les enfants, à instrumentaliser les enfants pour régler leurs problèmes de couple etc.

Et j'étais très frappée par la forme d'intelligence humaine des gens plus simples, parce que c'est vrai qu’au Havre les gens sont beaucoup plus simples et je découvre aussi le revenu, parce que quand on est les affaires familiales on rentre beaucoup dans les questions matérielles financières et cetera et c'est une histoire de pension, de droit de visite etc. 

Il y avait beaucoup de gens pour qui la vie sur le plan matériel était très compliqué c'est-à-dire que quand il y en avait un qui travaillait c'était bien, quand on faisait le décompte de ce qui restait aux gens pour vivre une fois qu'ils avaient payé leur loyer c'était parfois très impressionnant. 

C'est des gens qui toujours, enfin qui toujours, bien évidemment il ne faut pas caricaturer non plus mais qui la plupart du temps se débrouillait pour toujours raisonner dans l'intérêt de l'enfant, parfois ils n’avaient pas de voiture, ils habitaient loin, c'était beaucoup plus compliqué qu’à Paris finalement mais ils trouvent toujours des solutions pour que le père exerce son droit de visite chez une sœur, une belle-sœur, une belle-mère etc. Et j'ai été très frappé en fait par cette espèce d'humanité et de simplicité qui est beaucoup plus bienveillante.

 

P.D : Cela a changé quand tu rentres à Paris tous les soirs, la manière dont je ne suis pas donc tu as élevé tes enfants ? 

 

B.d.P : Alors élever mes enfants je ne sais pas mais c'est vrai que tout simplement la manière dont je faisais mon chariot de courses à Carrefour, je ne pouvais pas m'empêcher de me dire mais en fait ça c'est le revenu mensuel d’une famille de 4 enfants.

Bon après donc ça ne change pas forcément grand-chose pour autant. Dans sa vie personnelle bah on fait moins d'histoire je pense en couple, parce qu'on voit toute la journée des histoires épouvantables de gens qui se déchirent etc. 

 

*Pierre Drai : magistrat

Donc on mesure aussi la chance qu'on a souvent et dans la façon dont on élève ses enfants bah forcément plus ou moins consciemment ça change.

 

P.D : Et qu’est-ce que tu as aimé, est-ce qu’il y a des choses de ce métier-là, tu dis que tu reviens au moment de Eva Joly. Est-ce qu’il y a des moments dans ton métier à ce moment-là de magistrats aux affaires familiales, des choses que tu aimes particulièrement et d'autres où tu te dis que tu n’aimes pas trop ?

 

B.d.P : En fait j'ai tout aimé parce qu'en fait, l'idée c'est qu’on écoute les gens, parfois on est content quand ils vous disent que quand qu’ils sortent de votre bureau en disant qu'ils sont contents parce qu'ils ont pu parler alors qu'en fait entre eux ils n’arrivaient plus à se parler et bon on n'est pas psy quand on est juge mais on est quand même un peu là pour ça. 

 

P.D : Tu peux m’expliquer, car je n’ai jamais été dans un bureau d'un juge d'instruction, c'est dans une salle, les gens sont assis, ils se parlent ?

 

B.d.P : Un juge des affaires familiales va par exemple s’occuper des divorces, mais aussi pour les gens qui ne sont pas mariés, l'histoire de garde d'enfants, de droit de visite, de pension alimentaire etc. Et ça se passe au concrètement dans un bureau d'un juge effectivement « donc c'est très proche », c'est assez proche, alors il y a des avocats qui parfois mettent un peu de distance dans tout ça, et parfois il faut mettre un peu de distance. Mais c'est aussi un endroit où les gens vont se retrouver souvent ils ne sont pas parlés depuis longtemps et ils se retrouvent autour de l'organisation de la vie future un peu là leur mais surtout celle de leurs enfants en général. Donc c'est un moment important quand même donc, quel que soit le sujet dont on est saisie, c'est important d'essayer de chercher avec une solution, de leur montrer qu'ils sont entendus parce qu'ils ont un moment de fragilité, de souffrance.

Je pensais pas du tout un jour exercer ce métier-là. Mais enfaite j'ai trouvé ça très intéressant et puis très enrichissant en fait parce qu'on apprend des tas de choses sur la façon dont les gens vivent, même sur Le Havre moi je ne connaissais pas, c'est des tas de métiers, les types qui sont des capitaines qui vont juste conduire les bateaux les rentrer dans les ports, les pilotes, l'histoire des dockers, moi j'adore découvrir toutes ces histoires.

 

P.D : Et pour autant tu arrêtes de faire l'aller-retour ? 

 

B.d.P : Un jour oui parce que ça c'est un petit peu fatigant. 

 

P.D : Et donc aujourd’hui tu es où et quel est ton métier ?

 

B.d.P : Assez rapidement en fait, le Havre ça n'a duré que 2 ans et après j'ai exercé plusieurs métiers en fait. La magistrature c'est plein de métiers différents il n’y a rien ça n'a rien à voir entre être juge affaires familiales, juge des enfants, juge d'instruction, président de cour d'assises enfin il y a plein de métiers différents. 

Donc j'en ai exercé quelques-uns mais pas tant que ça et assez rapidement je me suis retrouvée à Paris dans une Chambre des affaires financières qui jugeait les affaires financières, après je l'ai présidé pendant plusieurs années jusqu’à il y a 2 ans.

 

P.D : Quand tu dis, tu présides ça veut dire que c'est au moment du procès ?

 

B.d.P : Au moment du jugement, procès, donc ça c'était la chambre qui jugeait. « Je me rends compte combien on connaît un peu les choses. » Ça c'est vrai, « c'est pour ça que je te demande de préciser parce que comme je ne comprends pas je pense que d'autres personnes ne comprendront pas ». Oui c'est vrai, moi j'étais un peu pareil je dois dire avant d’exercer ce métier en fait il y a plusieurs phases la phase d'instruction où on prépare le dossier pour qu'il soit en état d'être jugé par exemple devant la cour d'assises quand c'est un crime ou devant un tribunal correctionnel quand c'est un délit et après il y a la phase de jugement et après il y a des tas d'autres fonctions mais la phase de jugement c'est en général 3 juges devant un tribunal correctionnel un préside et deux assesseurs qui vont juger une affaire qui est prêt à être jugé. J'ai présidé cette chambre là pendant plusieurs années avec les affaires qui venaient du parquet national financier ou du parquet de Paris les affaires financières.

Et puis depuis 2 ans, je suis juge d’instruction au pôle financier de Paris.

 

P.D : Et donc là tu renoues un peu avec ton histoire de Ernst and Young puisque tu es vraiment dans les chiffres 

 

B.d.P : Oui. En fait les affaires financières que je jugeais, j’étais déjà beaucoup dans les chiffres soient à la phase de jugement soit à la phase d'instruction mais c'est vrai que là je suis à l'instruction, je suis effectivement dans la succession enfin dans la succession il n'y a pas de succession mais c'est le même métier qu’exerçait Eva Joly à l'époque.

 

P.D : Ce matin je recevais une autre personne qui est Laurent Berger*, on a parlé de rapport de force et est-ce que dans ton métier aujourd’hui, il y a les avocats, il y a la personne que tu reçois qui peut être ou pas inculpée enfin en tout cas que tu examines, il y a toi-même ? Il y a un jeu qui s’exerce entre vous ?

 

B.d.P : Oh oui. 

 

P.D : Il peut avoir les médias aussi.

 

B.d.P : Bah oui et puis la justice est vraiment pleine de traditions, de codes et puis parce qu'il faut qu'il y en ait aussi parce que peut-être qu'il y en a qui sont plus tellement leur raison d'être. Mais en tout cas c'est très codé tout ça quand on va dans une salle d'audience,  je vous invite tous à y aller parce que c'est quelque chose de très intéressant, on s'aperçoit qu'il y a un véritable,  alors un jeu pas forcément mais en tout cas il y a une vraie théâtralité dans une salle d'audience et là il y a un rapport de force avec les avocats qui au départ en tout cas moi les premières fois où j'ai présidé des dossiers un peu médiatique avec parfois on arrive dans une salle, c'est bondé d'avocats, d'anciens ministres, les prévenus sont des anciens ministres, en tout cas des personnes connues, intelligentes. En général c'est tous des hommes, le tribunal est composé de femmes, vous êtes 3, ils ont chacun 5 avocats ou 10 avocats.

 

P.D : Ça met la pression. 

 

 

*Laurent Berger : Secrétaire général de la CFDT

B.d.P : Alors je ne sais pas si on peut parler de pression mais en tout cas oui c'est un peu intimidant au début et après la seule réponse qu'on peut avoir face à ça c'est la compétence, faut essayer de connaitre le dossier, d’écouter les uns et les autres.

De pas se laisser intimider non plus, donc c'est compliqué parfois on a peur d'être un peu intimidé par les uns ou par les autres, on apprend assez vite à ne pas l'être.

On ne fait pas n'importe quoi finalement on est quand même toujours guidé par un dossier ? Quand on préside une audience, il y a qu’une seule question qui nous intéresse, c’est à la fin devoir décider est-ce que cette personne est coupable de ces faits là pour lequel il est renvoyé devant le tribunal et s’il est coupable, quelle peine que je vais prononcer. Donc on a quand même un guide, on n'est pas jeté dans la nature.

Bien sûr il y a des il y a des rapports très très particulier qui s'instaure et avec les prévenus et avec les avocats et avec le parquet et chacun a son rôle.

 

P.D : Et avec la police aussi ?

 

B.d.P : Alors à l'audience non il n’y a plus la police, maintenant quand je suis juge d'instruction oui, maintenant il y a des services d'enquêtes effectivement, la police ou la gendarmerie. Des services très spécialisés en matière financière avec qui on travaille parce qu'on leur délègue finalement toute une partie des investigations. Donc on a beaucoup de rapport avec le travail du juge d'instruction c'est effectivement beaucoup de rapport aussi avec les services d'enquête en France. Et puis avec nos homologues dans d'autres pays parce qu'il y a beaucoup d'investigations qui se font en coopération internationale.

Donc essaye de trouver des interlocuteurs à l'étranger et puis de leur donner envie de coopérer parce que sinon on ne fait pas grand-chose.

 

P.D : Seul on ne fait ?

 

B.d.P : Seul on ne fait rien.

 

P.D : C’est un travail de coopération permanent.

 

B.d.P : Alors on peut toujours essayer mais c'est beaucoup plus long, beaucoup plus compliqué quoi c'est vrai qu’on a toujours besoin des autres. Je crois que c'est la grande règle.

 

P.D : Et de tous les métiers que tu as exercé, parce qu'il y a plusieurs métiers si j'ai bien compris. Après avoir quitté ton métier d'audit au sens large finalement, quel est celui qui te laisse les meilleurs moments, ou peut-être parce que tu en as pas parce que tu aimes tout ce que t'as fait ?

 

B.d.P :  J'aime pratiquement tout ce que j'ai fait je crois mais c'est vrai, c'est compliqué de dires les meilleurs moments en fait parce que tout correspond. 

 

P.D : On ne peut pas dire ça on n'a pas le droit de dire ça, que c'est un bon moment dans ton métier ?

 

B.d.P : Ah si si, parce qu'en fait ; bon ; je ne sais pas si c'est bon, on ne va pas le relier à un plaisir, il n’y a pas un plaisir à juger les gens. Mais il y a d’abord souvent une grande satisfaction intellectuelle parce que justement dans ce jeu avec les avocats, etc, on est souvent conforté à des gens qui ont des arguments très intéressants, très bien présentés.

Il y a quand même sur le plan intellectuel des discussions intéressantes, on peut voir aussi évoluer la législation pour voir la jurisprudence enfin voilà il y a toujours ou le fond est intéressant et puis il se passe toujours quelque chose à l’audience, pendant un interrogatoire.

Parfois, il y en a qui sont plus intéressants que d’autres bien sûr, mais il y a beaucoup de moments intéressants. 

 

P.D :  Donc ce déclic de voir la juge Eva Joly qui a changé ta vie, tu te dis que tu ne regrettes pas du tout ?

 

B.d.P : Non pas du tout, non je ne regrette pas, jamais.

 

P.D :  Et bien écoute je voulais te poser une dernière question, si tu voulais voir quelqu'un assis à ta place pour pouvoir l'écouter un autre moment dans « Déclic » tu penserais à qui ? Qui me recommanderais-tu ?

 

B.d.P : Je pense que ça tombe un peu sous le sens finalement, je crois que c'est Eva Joly.

 

P.D : C’est Eva Joly, ça ne va pas être simple pour moi haha. En tout cas merci beaucoup Bénédicte, bonne continuation.

 

B.d.P : Merci Pierre.

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